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 LES QUATUORS OPUS 76

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Piero1809
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MessageSujet: Re: LES QUATUORS OPUS 76   Jeu 22 Aoû - 9:00

A l'heure où les interprétations sur instruments d'époque, par des musiciens rompus au jeu baroque et pénétrés de son esprit, fleurissent un peu partout, il est peut-être intéressant d'écouter la version de l'opus 76 n° 2 en ré mineur Les Quintes de Joseph Haydn du quatuor Hongrois datant de 1954. Cette formation dirigée par Zoltan Szekely avait signé des merveilles notamment une version d'anthologie du quinzième quatuor en sol majeur opus 161 de Franz Schubert.

http://www.youtube.com/watch?v=rQA2NaKCyss
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Piero1809
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MessageSujet: Re: LES QUATUORS OPUS 76   Sam 26 Nov - 10:38

Benoît a effectué en début de sujet une magistrale synthèse des six quatuors de l'opus 76 dont je recommande vivement la lecture. La discussion qui a suivi a mis en évidence quelques interprétations superlatives.

Dix années ont passé et il serait opportun de reprendre cette discussion. Dans ce but et selon mon habitude déplorable, je vais procéder à une analyse de chacun des quatuors à cordes de l'opus 76 qui, en compagnie du texte de Benoît, pourra éventuellement servir de base à une nouvelle discussion sur les interprétations nouvelles qui fleurissent maintenant.

Avec l'opus 76, on se trouve au coeur de la pensée et l'inspiration haydnienne. En l'absence d'un texte pour sous-tendre la musique comme c'était le cas dans les opéras, les oratorios, les messes et la version chorale des 7 Paroles du Christ sur la Croix, on se trouve en face de musique pure, la plus belle, la plus profonde, la plus exigeante que Haydn ait jamais confiée à quatre instruments à cordes.

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Joachim



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MessageSujet: Re: LES QUATUORS OPUS 76   Dim 27 Nov - 22:46

Ton habitude déplorable ? Que ne faut-il pas entendre !!! Alors que tes analyses valent largement celles qu'on trouve dans des livres spécialisés !

Continue comme ça, avec ces magnifiques quatuors op 76, continue aussi avec les derniers op 77 et 103, ce dernier m'émeut particulièrement, tu sais pourquoi.
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Napo



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MessageSujet: Re: LES QUATUORS OPUS 76   Lun 28 Nov - 0:57

Joachim a écrit:
Ton habitude déplorable ? Que ne faut-il pas entendre !!! Alors que tes analyses valent largement celles qu'on trouve dans des livres spécialisés !

Continue comme ça, avec ces magnifiques quatuors op 76, continue aussi avec les derniers op 77 et 103, ce dernier m'émeut particulièrement, tu sais pourquoi.

Je pensais exactement la même chose, Joachim. Les analyses de Piero sont d'une telle richesse et d'une telle qualité qu'elles me servent aujourd'hui de guide à chaque fois que j'écoute une nouvelle symphonie, quatuor, trio ect... de Haydn.
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Piero1809
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MessageSujet: Re: LES QUATUORS OPUS 76   Lun 28 Nov - 9:52

Merci Joachim et Napo.

Objectivement, mes analyses musicales sont à celles d'un musicologue ce qu'un musicien amateur est à un professionnel et je suis bien placé pour le savoir.

Vous pouvez leur faire confiance toutefois et c'est leur principale qualité.

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Piero1809
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MessageSujet: Re: LES QUATUORS OPUS 76   Lun 5 Déc - 9:24

Quatuor opus 76 n° 1 en sol majeur HobIII.75

Ce n'est qu'assez tardivement que j'ai fait connaissance avec ce premier quatuor de l'opus 76. Il est moins joué que les autres, notamment le n° 2 en ré mineur dit Les Quintes, le n° 3 en do majeur dit l'Empereur, le n° 4 en si bémol majeur dit Lever du Soleil et le n° 5 en ré majeur. Quand je l'entendis pour la première fois, je réalisai que c'était peut-être le plus extraordinaire (avec le n° 6 en mi bémol majeur). En tous cas on peut dire que ce quatuor est une synthèse des six avec à la fois un scherzo beethovénien, un adagio d'une profondeur incroyable et un mouvement final que je n'hésite pas à placer au dessus de tous ceux des quatuors à cordes de Haydn.

Allegro con spirito 2/2, structure sonate. Avec esprit nous dit Haydn. Rude tâche pour l'exécutant tant il est difficile d'être spirituel. Mais heureusement Haydn l'est pour deux et ça aide beaucoup ! On a parlé plus haut des trois derniers mouvements mais pas du premier. Les trois derniers mouvements sont pétris d'originalité, le premier se prépare tout simplement à dynamiter la structure sonate.
Après une introduction consistant en trois accords vigoureusement sabrés, comme dans l'opus 71 et 74, le premier thème magnifique, inoubliable, jaillit du ventre du violoncelle, il coule de source avec une force tranquille et passe le relai à l'alto, toujours en solo. Puis c'est au tour du second violon de s'emparer du thème qui cette fois est accompagné par un contre-chant  du violoncelle. Ce contre-chant s'apparente à un renversement du thème principal que l'on perçoit en filigrane. Ces jeux contrapuntiques se poursuivent jusqu'à la mesure 58 où retentit un unisson impressionnant des quatre instruments. Cet unisson est remarquable par les passages brutaux du mode majeur au mode mineur comme le fera Franz Schubert dans le finale de son quatuotr à cordes n° 15 en sol majeur D 887 (1). Peu avant les barres de mesures, apparaît un thème nouveau en ré majeur possédant un grand charme et beaucoup d'esprit, issu de toute évidence du thème principal. On arrive au développement qui commence par un énoncé du thème initial à l'alto et accompagné par un nouveau contrechant en croches au second violon qui semble-t-il annonce une fugue. Mais ce fugato s'interrompt à peine énoncé, le style devient homophone avec des arpèges modulants au premier violon accompagnés par les autres instruments à la manière d'une fantaisie et on arrive de façon subtile à la réexposition. Cette dernière est loin d'être une répétition de l'exposition, comme c'est le cas souvent chez Mozart, mais est entièrement refondue avec des passages polyphoniques encore plus élaborés associant le thème principal, et les deux contre-chants. Finalement l'essentiel de l'élaboration thématique a lieu dans l'exposition et la réexposition dans cet allegro tandis que la partie centrale (le développement) n'est plus le centre de gravité de l'oeuvre comme c'était le cas dans les œuvres antérieures. On peut finalement considérer ce mouvement comme une structure tripartite dans laquelle les trois parties de poids sensiblement équivalents consistent en variations très libres sur un seul thème.

Adagio sostenuto, do majeur 2/4. Rondo. Le terme de rondo qui évoque une danse légère ne rend pas justice à la profondeur de ce sublime adagio. Le refrain est exposé quatre fois, trois fois à la tonique do, une fois à la dominante sol et il y a quatre couplets. Le refrain est une admirable mélodie en valeurs longues,  richement harmonisée de nature hymnique. Une sensation d'immobilité, de stase temporelle que nous avions notée dans l'opus 74 n°3 est perceptible également ici. A chacun de ses exposés le refrain est harmonisé de façon subtilement différente mais toujours aussi bouleversante. Les couplets se ressemblent aussi beaucoup; en valeurs courtes, ils contrastent pas leur dynamisme avec le caractère statique du refrain. Ils consistent d'abord en un échange mystérieux entre un motif chromatique en doubles croches au violoncelle et une gamme en triples croches pointées au premier violon alors que les deux autres instruments accompagnent de batteries de doubles croches. Ce dialogue intense est suivi par des triples croches syncopées au premier violon de plus en plus expressives et de plus en plus aigues, se terminant par des octaves syncopés du premuer violon dont l'effet est prodigieux. Chaque couplet se distingue cependant par des modulations nouvelles encore plus dramatiques ou alors mystérieuses qui évoquent irrésistiblement l'art de Franz Schubert. A la fin du quatrième couplet le premier violon atteint le do suraigu. Une coda très émouvante dans laquelle le motif chromatique s'enfonce pianissimo dans les profondeurs du violoncelle met un terme à ce sublime mouvement. De nombreux commentateurs ont évoqué à propos de ce mouvements Beethoven, celui des derniers quatuors à cordes en particulier. Je ne ressens pas  de telles analogies. La concision extrême de Haydn est étrangère à Beethoven et ses suiveurs qui ont besoin d'espace et de temps pour s'exprimer.

Menuetto. Presto ¾. La valeur de base est la noire et l'unité de temps est le blanche pointée, on est en présence d'un véritable scherzo qui cette fois évoque bien Beethoven. On note que les deux parties se terminent par des croches martelées et répétées fortissimo qui ressemblent beaucoup à celles qui parcourent le scherzo du quatuor n° 15 en sol majeur D 887 de Schubert ! Le trio, dans la même tonalité que le menuetto est plus classique. C'est un charmant Laendler chanté tout le long par le premier violon tandis que les autres instruments accompagnent en pizzicato. Ce délicieux trio constitue la seule détente dans ce quatuor particulièrement tendu et intense.

Finale. Allegro ma non troppo, sol mineur, 2/2. Structure sonate. Nous voici arrivés au finale le plus génial de tous les quatuors de Haydn. La tonalité de sol mineur surprend évidemment, c'est celle du précédent quatuor opus 74 n° 3 Le Cavalier. Chez Haydn, le dernier mouvement est généralement le plus léger et le plus optimiste. Il termine d'ailleurs souvent ses œuvres composées dans le mode mineur par un mouvement dans le mode majeur. C'est exactement le contraire ici car ce mouvement est le plus dramatique des quatre et même un des plus dramatiques de toute sa production. Je ne lui trouve d'équivalent que dans le finale de la sonate pour pianoforte en si mineur HobXVI.32 ou encore celui de la symphonie n° 44 en mi mineur.  Il débute par un unisson furieux des quatre instruments, initié par un triolet et terminé par des trilles. On a déjà évoqué l'importance de ces unissons  et des trilles qui ponctuent certains mouvements chez le dernier Haydn. Le triolet qui ouvre le thème lui donne un élan irrésistible. Le thème principal est repris par l'alto avec un contre-chant des deux violons. Ensuite de manière incessante ce thème sera repris de manière souvent obstinée par chaque instrument  ou sera échangé entre eux. De nouveaux accompagnements en triolets de croches ajoutent à l'agitation générale. Cette dernière se calme avant les barres de reprises pour laisser la place à un thème nouveau syncopé en valeurs longues, serti de dissonances étranges, dans lequel on pourra reconnaître une allure balkanique. Lors du développement très long, on assiste à un combat furieux entre l'instrument porteur du thème et les  autres protagonistes. Tout s'arrête pour laisser place à un passage très mystérieux pianissimo où Haydn procède à des modulations enharmoniques extraordinaires (on passe de ré bémol mineur à la majeur) (2). Le combat reprend de plus belle et on arrive au point culminant du développement (et du quatuor tout entier) où le triolet initiant le thème est répété à l'unisson dans un ostinato sauvage et frénétique qui anticipe étrangement ceux qui figureront dans les mouvements terminaux des quatuors n° 14 D 810 et 15 D 887 de Schubert ainsi que l'allegro final du quatuor n° 14 en do dièze mineur de Beethoven. Lors de la réexposition, la tension s'apaise avec un retour à la tonalité homonyme majeure que Marc Vignal a commenté de manière très pénétrante (3). Beethoven terminera son quatuor n° 11 en fa mineur de manière très similaire.


(1) http://piero1809.blogspot.fr/2016/01/le-quatuor-cordes-n-15-en-sol-majeur-d.html
(2) La tonalité de ré bémol mineur comporte 8 bémols à la clé, celle de la majeur comporte trois dièzes. Le ré bémol du violoncelle devient un do#. Un do dièze est-il équivalent à un ré bémol? Cela est vrai sur le clavier de nos pianos, instruments à tempérament égal, mais n'est plus vrai avec des instruments à cordes frottées. Dans ce cas, un comma, c'est-à-dire environ 5,5 Hz séparent le ré bémol d'un do dièze. Un violoniste peut entendre un tel intervalle, il lui suffit de bouger légèrement les doigts de sa main gauche, mais il faut une oreille exceptionnelle .Dans le cas présent, le violoncelle, après avoir joué un ré bémol, va en fait chercher le do# un octave plus bas, subtilité supplémentaire !
On peut lire également: https://fr.wikipedia.org/wiki/Enharmonie
(3) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, p 1346-8.

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MessageSujet: Re: LES QUATUORS OPUS 76   Mer 7 Déc - 11:10

J'écoute l'interprétation du quatuor Festetics.

Au premier abord, la sonorité des cordes en boyau surprend un peu mais on s'y habitue rapidement et on peut profiter d'une très belle interprétation. La sonorité du violoncelle et de l'alto est presqu'idéale, avec beaucoup de musicalité et de plénitude. Le phrasé est très harmonieux. Les violons sont excellents et le premier violon grimpe dans les hauteurs sans trembler, exercice souvent très difficile avec des instruments anciens munis de cordes en boyau.
Le mouvement final est pris dans un tempo giusto tout fait convaincant et les quatre instrumentistes rendent justice à ce mouvement exceptionnel, à tous points de vue, même chez Haydn qui nous a habitué à l'excellence.

Si vous écoutez une autre interprétation ne manquez pas de me faire part de vos impressions!

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